LE SIECLE DES LUMIERES ET L'ANTIQUITE EN FRANCE

Publié le par Mme STAUNER

Sparte la vertueuse, Athènes la démocrate, Rome la républicaine… L’histoire de l’Antiquité offre, au XVIIIe siècle comme aujourd’hui,  un modèle de réflexion politique. Pourtant, la mise au jour des fresques d’Herculanum (1739) et des corps de Pompéi (1749) favorise alors la réalité au détriment du mythe.

 

Comme c’est la coutume dans les élites du Siècle des Lumières, Bergeret de Grancourt, un financier, entreprend en 1773 un grand voyage en Italie. Il a lu Tite-Live, Cicéron, Virgile… Il emporte une histoire de l’Antiquité, celle de Charles Rollin, en seize volumes. Il est émerveillé par la visite de Pompéi : « dans une maison, dans une chambre […] où sans doute l’on faisait la lessive, on y voit tous les ustensiles, fourneaux, lavoirs, etc. […] et un tas de cendres sur lequel est le cadavre d’ne femme dans la position de quelqu’un qui, après avoir cherché à se sauver de la cendre délayée qui entrait à flots partout, était tombée enfin à la renverse où elle était morte. Toute l’attitude y est parfaitement dans le mouvement qui indique tout cela et on reste en extase sur l’espace de 1 700 ans ».

 

Pompéi offre au regard des visiteurs un monde inconnu, saisi dans son quotidien et non plus perçu au travers des témoignages littéraires. Pompéi, bien différente de Rome la grandiose, est une petite ville provinciale dont les monuments semblent petits, presque mesquins. Jean-Marie Roland de La Platière, un autre visiteur du XVIIIe siècle, s’étonne des colonnes « en maçonnerie de laves, de ponces, de terre durcies, le tout médiocrement lié avec une terre qui remplit  les interstices, et recouvert d’une espèce de stuc, dur, lisse et plus ordinairement peint ».

Aquarelle d'Alfred Lesouëf, 1880
 

Au XVIIIe siècle, l’Antiquité est perçue différemment par les historiens et érudits et par les archéologues. Il est vrai que depuis leur enfance et leur adolescence, les élites de la France d’Ancien Régime (50 000 à 100 000 personnes à la veille de la Révolution) ont été nourries de culture classique, à l’école de Cicéron, de Virgile, de Tite-Live ou de Plutarque. La référence à l’Antiquité s’est adaptée à tous les débats du siècle (chronologie de la Bible, réforme de la monarchie et des institutions…). Athènes, Sparte ou Rome et leurs institutions s’offrent comme modèles ou comme repoussoirs. Faut-il s’interroger sur les structures de la société ? Sur le développement culturel et la possibilité de réformer les goûts et les mœurs ? Sur le développement économique ? Sur le luxe et la frugalité ? Sur la richesse et la corruption ? L’Antiquité apporte des réponses à toutes ces questions.

 

Mais l’Antiquité de Rousseau n’est pas celle de Montesquieu, qui n’est pas celle de Voltaire, qui n’est pas celle de Diderot… La référence antique semble se prêter à toutes les manipulations car les écrits des Anciens sont réduits et peu soumis à la critique. Montesquieu, dans ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734), ignore les recherches effectuées par les savants. A la veille de la Révolution, le modèle antique n’est plus qu’une « figure de rhétorique » : l’érudition et la culture ne cessent de décliner, le latin devient une langue morte et le grec n’est presque plus étudié… L’héritage humaniste est en perdition accélérée par le départ forcé de nombreux érudits protestants au lendemain de la révocation de l’édit de Nantes en 1685. La génération des hommes qui vont faire la Révolution, née dans les années 1750-1760, n’a plus la culture classique de la précédente…

L’Antiquité est toujours présente dans les esprits mais plutôt sous la forme des « ruines » que l’on va visiter au cours d’un voyage, plus ou moins initiatique. L’image se substitue désormais à l’idée : omniprésente dans les arts, le langage, les modes, l’Antiquité est absente des réflexions et des grands débats politiques de la fin du XVIIIe siècle.



d'après Joël CORNETTE

« Comment le Siècle des Lumières a découvert Pompéi ? »

L’Histoire n°209, avril 1997

(compte-rendu de la thèse de Chantal GRELL,
Le Dix-huitième siècle et l’Antiquité en France,
1680-1780, 2 vol. Oxford, Voltaire Foundation, 1996)

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