L'ENCYCLOPEDIE, MIROIR DES LUMIERES

Publié le par Mme STAUNER

 

Œuvre majeure du siècle des Lumières, l’Encyclopédie exalte l’émancipation de l’activité et de la pensée humaines. Ouvertes aux principes du libéralisme économique naissant, elle est elle-même le fruit d’une entreprise éditoriale et commerciale qui marque l’introduction des règles capitalistes dans la production de l’imprimé.

 

En 1750, dans le prospectus annonçant la publication de l’Encyclopédie, Diderot attribue aux dictionnaires « les lumières générales qui se sont répandues dans la société ». L’entreprise encyclopédique s’inscrit, en effet, dans un contexte particulièrement propice à la publication de dictionnaires thématiques ou encyclopédiques. Dans cette abondante production, une place particulière est occupée par deux œuvres majeures : le Dictionnaire historique et critique (1697) de Pierre Bayle, qui incarne l’esprit critique du rationalisme, et la Cyclopédia, publiée par l’Anglais Chambers en 1728. Alors que Bayle avait limité son entreprise à l’étude de l’histoire et de la religion, Chambers, lui, intègre la totalité des arts et des sciences. Progressivement, le projet de l’Encyclopédie se définit en empruntant à Bayle son esprit critique et à Chambers son universalisme.

 

Entrepreneur avisé, le libraire parisien Le Breton perçoit les perspectives offertes par le marché du dictionnaire. En 1746, il obtient un privilège royal pour la traduction de la Cyclopédia de Chambers, qu’il souhaite publier sous le titre de Dictionnaire universel des arts et des sciences. Recrutés pour ce travail de traduction et de mise en forme, Diderot (1713-1784) et d’Alembert (1717-1783) suggèrent des augmentations qui modifient substantiellement le projet d’origine. En 1750, le prospectus rédigé par Diderot annonce la parution d’une Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, dont les deux premiers volumes sont imprimés à 2 000 exemplaires en 1751. Mais, déjà, certains articles provoquent l’intervention de la censure : le 7 février 1752, le Conseil du roi ordonne la suppression des deux volumes publiés.

 

Toutefois, Malesherbes (1721-1794), le directeur de la Librairie, éprouve de la sympathie pour l’entreprise encyclopédique. En les informant des saisies dont ils sont menacés, il permet à Le Breton et aux auteurs de mettre leurs manuscrits à l’abri. Malgré les interdictions et la censure, les dix derniers volumes sont publiés en 1765. En 1772, les volumes de planches sont achevés. L’édition originale de l’Encyclopédie regroupe alors plus de 60 000 articles répartis en 17 volumes au format in-folio, assortis de 11 volumes de planches et de 6 tomes de table.

 

Très vite, l’Encyclopédie devient l’enjeu d’une véritable guerre commerciale entre les libraires européens. Avant même que l’édition originale ne soit achevée, des libraires s’associent, à Lucques et à Livourne, pour proposer des éditions concurrentes à moindre coûts. Mais la façon la plus sûre de diminuer les coûts est de réduire les formats. Initialement imprimée en d’épais volumes in-folio, l’Encyclopédie est imprimée sans les illustrations, au format in-quarto dans deux éditions réalisées à Genève (1771-1776) et à Neuchâtel (1777-1779). A l’origine de cette stratégie éditoriale, le libraire parisien Charles-Joseph Panckoucke est à la fois un homme d’affaires et un homme des Lumières. En vendant l’Encyclopédie à moindre prix, il réalise une bonne opération commerciale et il participe à la diffusion du savoir. Entre 1776 et 1782, une nouvelle édition est réalisée au format in-octavo à Lausanne et à Berne. Au début des années 1780, il existe donc au moins six éditions différentes, proposées à des prix toujours plus bas et accessibles à un public toujours plus diversifié. Plus de 20 000 exemplaires de l’Encyclopédie sont ainsi vendus en Europe.

 

En France, les acheteurs résident plus souvent dans les villes, aux fonctions administratives et judiciaires, que dans les centres industriels et commerciaux. Besançon, qui abrite un parlement, une académie et une généralité (siège de l’intendant), fournit 338 souscripteurs pour 30 000 habitants. A population égale, Toulon, une ville dépourvue d’administration importante, n’abrite que 22 souscripteurs.  Plus qu’une bourgeoisie commerçante et industrielle, l’Encyclopédie semble avoir attiré les élites traditionnelles de la société d’Ancien Régime : gentilshommes, gens de robe, clercs, médecins, notaires…

 

Les éditions de l’Encyclopédie

Lieu d’édition

Années d’édition

Tirage et format

Prix (en livres)

Paris

1751-1772

4 325 in-f°

980

Genève

1771-1776

2 150 in-4°

840

Lucques

1758-1776

3 200 in-f°

737

Livourne

1770-1778

1 600 in-f°

574

Neuchâtel

1777-1779

8 525 in-4°

384

Lausanne, Berne

1776-1782

5 800 in-8°

255

 

L’introduction du mot « encyclopédie » dans la langue française est due à Guillaume Budé, dans l’Institution du prince (1522). Par son étymologie grecque (cyclos, le cercle et paideia, la connaissance), le mot suggère que tous les savoirs forment ensemble une « espèce de ronde », dont l’homme est le centre et le véritable lien. En ce sens, le projet encyclopédique est indissociable de l’humanisme, qui exalte la capacité humaine à embrasser l’ensemble de la création par la connaissance. Les encyclopédistes des Lumières sont les héritiers de cette pensée. Le sous-titre même de l’Encyclopédie : Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, suggère la volonté de ne négliger aucun aspect de l‘activité humaine.

 

L’ambition de cette entreprise nécessite la mise en place d’un système de classement des matières, résumé dans le Système figuré des connaissances humaines, publié dans le premier volume, en 1751. Les savoirs sont ainsi répartis en trois grandes catégories, selon les facultés humaines auxquelles ils font appel : la mémoire, la raison et l’imagination. De la mémoire dépend l’Histoire, sacrée, civile ou naturelle. La raison, elle, donne accès à la philosophie, elle-même divisée en sciences de la nature, sciences de l’homme et science de Dieu. Quant à l’imagination, elle est caractérisée par la poésie, sacrée ou profane. Bien entendu, toutes ces catégories sont elles-mêmes divisées en sous-ensembles représentés sous la forme d’une arborescence. L’Encyclopédie n’est donc pas un inventaire du monde, mais des capacités de l‘homme à maîtriser et à comprendre le monde.

 

Diderot et d’Alembert dirigent une gigantesque équipe de plus de 1500 collaborateurs. En 1758, d’Alembert est remplacé par le chevalier de Jaucourt (1704-1779) qui rédige à lui seul près de 17 000 articles, souvent consacrés aux questions politiques et sociales. Tous les auteurs sont choisis pour leurs compétences dans un domaine particulier. Marmontel (1723-1799), auteur de romans et de contes moraux, rédige des articles de critique littéraire, et Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), aussi célèbre pour ses opéras, est sollicité pour le domaine musical. Les articles scientifiques sont confiés à des savants renommés : membre de l’Académie des sciences, d’Alembert se consacre surtout aux mathématiques, les sciences naturelles sont traitées par Daubenton (1716-1800) et la physique par le baron d’Holbach (1723-1789). Les auteurs d’articles économiques sont souvent, eux aussi, des praticiens ou des hommes d’Etats : Turgot (1727-1781), par exemple, est maître des requêtes, puis intendant du Limousin. Enfin, pour les articles philosophiques, les directeurs de l’Encyclopédie font appel à des collaborateurs prestigieux tels que Voltaire ou Condillac (1714-1780).

 

Une telle variété d’auteurs confère à l’Encyclopédie un caractère contrasté, foisonnant et parfois déconcertant. Les points de vue, les styles et les opinions ne sont pas toujours concordantes. Certains articles commencés par un auteurs sont terminés par un autre qui en infléchit l’orientation. Pour ajouter à cette confusion, l’autocensure pousse parfois les rédacteurs à dissimuler leur opinion en abordant les thèmes les plus délicats dans des articles au sujet apparemment anodin. C’est pourquoi la lecture de cette œuvre monumentale réserve quelques surprises : dans l’article « Agnus scyticus » consacré à une plante aux propriétés prétendues merveilleuses, Diderot se lance dans une dissertation sur la crédulité et les préjugés.

 

Malgré la nécessaire et inévitable diversité des opinions, l’Encyclopédie est animé d’un esprit commun à l’ensemble des rédacteurs. Tous conçoivent, en effet, cette œuvre comme une entreprise de libération. L’Eglise et l’Etat absolutiste sont ainsi accusés d’exercer une véritable tyrannie sur les esprits et les comportements. Dans l’article « Autorité publique », Diderot conteste l’accaparement de la souveraineté par le roi, car « aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres ». Quant à l’Eglise, elle est coupable d’encourager le fanatisme et l’intolérance. Dans l’article « Prêtre », le baron d’Holbach invite les ecclésiastiques à se souvenir qu’ils sont « homme[s], sujet[s] et citoyen[s] ».

 

L’appel à la libération des esprits et des initiatives concerne aussi le domaine économique. La doctrine physiocratique exposée par Turgot et François Quesnay (1694-1774) exige la libération des marchés et l’assouplissement des règlementations du travail. Mais pour tous ces penseurs, un royaume où l’activité et la pensée serait libérées n’est concevable que si la raison triomphe. Selon, Diderot, « la liberté est un présent du ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison ». En effet, il n’existe de liberté que dans la mesure où la raison permet de comprendre, de juger et de choisir. C’est pourquoi l’Encyclopédie se présente aussi comme une entreprise de vulgarisation scientifique. L’article « Inoculation » rédigé par le médecin Jean Tronchin (1709-1781), démontre l’efficacité de la vaccination contre la variole et s’oppose aux « scrupules fomentés par l’ignorance ». Pour libérer les hommes de la maladie, il faut d’abord les libérer de leurs préjugés. C’est à cette condition qu’ils pourront comprendre et se conformer aux lois de la Nature.

 

Hervé DREVILLON,

Introduction à l’histoire culturelle de l’Ancien Régime,
XVIe-XVIIIe siècles

Paris, Sedes, 1997

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