LA DIFFUSION DE L'ENCYCLOPEDIE EN FRANCE

Publié le par Mme STAUNER

 

[Carte de la diffusion de l’Encyclopédie (version in-4°) en 1777-1779]

 

Les statistiques qui ont servi à l’établissement de la carte ont été réalisées à partir des archives de la Société typographique de Neuchâtel (STN) par Robert Darnton, auteur d’une étude intitulée L’aventure de l’Encyclopédie (Librairie académique Perrin, 1982). Grâce à ce gisement d’archives, exceptionnel par son volume et son intérêt, on peut suivre le parcours complet des livres, de l’auteur au lecteur.

 

Les clients répertoriés dans ces archives ne sont pas les véritables lecteurs de l’Encyclopédie mais les libraires. Ceux-ci commandent des exemplaires de l’ouvrage en fonction des souscriptions qu’ils ont reçues. Le nombre de souscriptions dépend donc d’abord de la politique des libraires : l’inexistence de souscriptions dans certaines villes ou aires géographiques peut simplement signifier l’absence de libraires et non l’absence de lecteurs potentiels. En outre, même lorsqu’ils sont présents, les libraires ne sont pas obligatoirement intéressés par l’in-quarto. Mais le plus souvent, leur politique est conditionnée par la clientèle qui leur impose des choix. C’est pourquoi cette cartographie des souscriptions recueillies par les libraires permet aussi d’évaluer le lectorat de l’Encyclopédie en fonction de la composition sociale propre à chaque ville.

 

L’impression de l’Encyclopédie au format in-quarto est le fruit d’une association entre un libraire parisien, Charles-Joseph Panckoucke, un libraire lyonnais, Joseph Duplain et la Société typographique de Neuchâtel, chargée de l’impression une édition bon marchée de l’Encyclopédie et de toucher ainsi un public plus large. Alors que la version in-folio se vendait au prix de 980 livres tournois, la nouvelle version in-quarto coûte 384 livres. Elle est tirée à plus de 8 000 exemplaires.

 

[…] La réduction des formats d’impression occupe une place importante dans l’histoire de l’imprimerie. Aux premiers temps de la typographie, les livres étaient principalement imprimés aux formats in-folio et in-4°. L’utilisation de caractères plus étroits tels que l’italique et la réduction des marges ont permis à l’imprimeur humaniste Alde Manuce d’imprimer, au format in-8° des livres imprimés auparavant au format in-folio ou in-4°. La réduction du format permet, avant tout, d’utiliser moins de papier et de faire ainsi de substantielles économies car le prix du papier représente plus de la moitié du coût d’une impression. Cette économie se répercute, évidemment sur le prix de vente.

 

La comparaison des deux cartes révèle que les villes les plus peuplées ne sont pas systématiquement les plus riches en souscripteurs. On peut ainsi relever le cas des villes fortement peuplées et faiblement ouvertes à l’in-4°. De nombreux ports se trouvent dans cette situation : Lorient et Saint-Malo, pourtant peuplés de 18 000 habitants, ainsi que Dunkerque (26 000) et Dieppe (21 000) n’abritent aucun souscripteur. La faible diffusion de l’in-4° dans les ports n’est, cependant, pas une règle générale, puisque des villes comme Bordeaux ou Caen figurent en bonne place pour leur nombre de souscripteurs.

 

De façon moins spectaculaire mais beaucoup plus surprenante, Paris avec 650 000 habitants, ne fournit guère plus de souscripteurs que Besançon ou Bordeaux. Enfin certaines villes importantes comme Lille (60 000 habitants)  ou Amiens (40 000) sont, elles aussi, sous-représentées sur la carte de la diffusion.

 

A l’inverse, certaines centes urbains de taille moyenne abritent un nombre important de souscripteurs : le cas le plus remarquable est celui de Besançon qui, avec 32 000 habitants fournit 338 souscriptions.

 

La diffusion de l’in-4° ne dépend pas des taux d’alphabétisation. Les souscripteurs sont en effet aussi nombreux au nord et au sud de la ligne Saint-Malo-Genève qui divise le royaume en deux zones d’inégale alphabétisation. L’interprétation des discordances entre les deux cartes doit donc faire appel à d’autres facteurs.

 

Outre les ports comme Lorient, Saint-Malo ou Dunkerque, les villes de faible diffusion de l’in-quarto sont souvent des cités industrielles ou marchandes telles que Saint-Etienne. La bourgeoisie industrielle ou commerçante que l’on imagine souvent conquise par les idées des Lumières, ne semble donc pas avoir été particulièrement séduite par l’Encyclopédie.

 

A l’inverse, la présence d’officiers de justice, de politice et de finances semble être un facteur de large diffusion. A population égale, les centres administratifs ou judiciaires abritent souvent plus de souscripteurs que les centres commerciaux ou industriels. Des villes comme Besançon, Grenoble ou Nancy, qui abritent des parlements et des généralités, sont des villes de large diffusion. Les gens de robe semblent donc avoir constitué une clientèle privilégiée pour l’Encyclopédie. C’est aussi dans ce milieu que se recrutent les membres des académies, dont la présence dans une ville est aussi un facteur de forte diffusion de l’Encyclopédie.

 

Malgré la netteté de l’opposition entre certains centres urbains, d’importantes nuances doivent être apportées. Dans certaines grandes villes aux fonctions variées, la faiblesse des souscriptions s’expliquent difficilement : Nantes et Lille sont des centres à la fois commerciaux, industriels et administratifs (sièges de généralités), Amiens est dans le même cas et abrite, en plus, une académie. On n’y dénombre, pourtant, que quelques dizaines de souscripteurs.

 

Le cas particulier de Paris s’explique par le fait que les précédentes versions de l’Encyclopédies y ont été largement diffusées. Dans une lettre à la STN, Panckoucke écrit : « Paris rengorge de précédentes éditions » ; le marché, en quelque sorte, est donc saturé lorsque paraît l’in-quarto.

 

A Besançon, les souscripteurs sont particulièrement nombreux. Cette ville de 32 000 habitants abrite 338 souscripteurs. Elle possède, il est vrai, une armature complète d’institutions traditionnellement riches en lecteurs de l’Encyclopédie : un parlement, une académie, une université, une généralité… Toutefois, une liste de souscripteurs publiée en 1777 permet d’en savoir plus. Deux cent cinquante-trois souscripteurs sont ainsi mentionnés avec leur profession : 137 habitent Besançon et 116 dans les villes voisines.

 

La répartition sociale des souscripteurs révèle l’importance attendue des gens de robe, nobles ou roturiers (parlementaires, magistrats, officiers d’administration), qui fournissent environ la moitié des 253 souscripteurs. Avec 15% des souscripteurs, la forte proportion des clercs est plus surprenante car l’Encyclopédie, souvent très critique à l’égard de la religion, a été condamnée par l’Eglise. Enfin, la bonne proportion des militaires (12%) s’explique par le fait que Besançon est une ville de garnison. Les soldats souscripteurs de l’Encyclopédie sont des officiers, quasiment tous issus de la noblesse.

 

L’étude de la diffusion de l’in-4° à Besançon confirme bien les tendances générales. Elle montre que les élites traditionnelles semble avoir été réceptives à l’Encyclopédie : avec les gens de robe, l’aristocratie militaire et le clergé fournissent ainsi plus de 75% des souscripteurs.


d'après Hervé DREVILLON

Introduction à l’histoire culturelle
de l’Ancien Régime,
XVIe-XVIIIe siècles

Paris, Sedes, 1997

Publié dans Culture prof

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